Par Leïla Zaïmi, Reporters.dz – 18 mai 2019

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Reporters : Vous êtes le 46e guide spirituel de la confrérie soufie Alâwiya et ce, depuis plus de 40 ans. Vous êtes donc dépositaire de plusieurs milliers de fidèles. Comment vivez-vous cette expérience de leader spirituel ?
Cheikh Khaled Bentounès : 40 ans déjà ! Oui, c’est à la fois peu et beaucoup. C’est beaucoup pour un homme, dont la providence divine a voulu qu’il naisse dans ce pays et qu’il soit à la fois le témoin malgré lui des évènements, heureux et malheureux, qu’il a traversés. Effectivement, mon enfance a baigné dans un climat de bonté, où les valeurs et les vertus étaient enseignées à la fois avec rigueur et ouverture, ce qui a fait de moi un être, aujourd’hui, qui ne juge pas son prochain et qui essaye de le comprendre. Avec mes yeux d’enfants, j’ai vu et ressenti la douleur et la souffrance des miens pendant la guerre de libération. J’ai vu mourir à quelques mètres de moi des êtres pour la plupart innocents. J’ai eu la joie de vivre l’allégresse du 5 Juillet 1962 et l’honneur d’être le premier enfant choisi à hisser le drapeau national de l’Algérie indépendante. Comme beaucoup de jeunes, à cette époque, je rêvais de liberté, de découvrir le monde, en commençant par parcourir les chemins tortueux de montagne de ma chère Kabylie, de traverser le Titteri et de foncer droit vers le Sud, vers cet horizon infini. Etonné, subjugué par la diversité de mon pays, par l’hospitalité de sa population, la grandeur et les trésors naturels de son territoire. 40 ans ! C’est peu, pour connaître et réaliser ce qu’est vraiment un Cheikh : un être sensé, un sage, un homme spirituel réalisé, capable de conseiller et de guider ceux qui viennent vers lui. Je connais assez bien mes limites pour ne pas tomber dans cette prétentieuse arrogance.

Comment voyez-vous, aujourd’hui, le rôle des zaouias (les centres spirituels) ? Autrement dit, est-ce que ces centres spirituels ont encore un impact sur la société, notamment « la jeune génération » ?
Dans un monde en pleine mutation, où le doute et l’incertitude se généralisent, où les phobies et les intolérances se banalisent, où la violence et l’incrédulité deviennent monnaie courante, où la gouvernance du monde est gangrenée par une corruption manifeste aux accents d’enrichissements outranciers, de pillages et de gaspillages qui mettent en danger la survie de l’homme et de tous les écosystèmes, quelle voie adopter ? Quel chemin suivre ? Quel espoir attendre pour l’homme du XXIe siècle ? La tradition nous dit que chaque enfant naît sans conditionnement culturel, religieux ou philosophique, selon une nature originelle (la fitr’a) pure de toute altération. Comme une page blanche d’un livre, sa mémoire inscrit selon la langue, les mœurs et les coutumes, la réalité de l’environnement dans lequel il grandit. C’est l’éducation parentale, sociétale qui fera de lui, selon les repères que sa culture lui donne, l’adulte qu’il deviendra. C’est ce rôle éducatif, intellectuel et spirituel que la fonction des zaouias tenait dans la société. Elles préparaient l’adolescent à gérer avec droiture et honneur sa vie et ses relations avec ses semblables, c’est l’éducation de la futuwwa (la chevalerie). Si de ces lieux, les zaouias, disparaissent, comme l’espèrent certains, par quoi allons-nous les remplacer ? Elles tenaient lieu de médiation. Un mode de régulation important dans notre société traditionnelle pour pacifier et gérer les conflits dans un cadre neutre et hors pouvoir. Qu’elles disparaissent alors, si elles ne reviennent pas à leur origine, éduquer et nourrir les consciences à un islam spirituel, libre et responsable. Quant aux jeunes générations, abandonnées à leur sort par notre négligence, elles cherchent aujourd’hui un modèle qui réponde à leur attente de liberté, de dignité, de justice et aspirent à être aimées pour encore mieux aimer leur patrie. C’est par un discours fait de formules creuses et de fatwas hors-temps, d’un comportement anachronique, qui stigmatisent leur religion, que nos enfants se détournent de l’héritage spirituel de leurs aïeux. Posons-nous réellement la question de l’identité de l’Algérien. Quelle est-elle ? Arabe, berbère, musulmane, nationaliste, islamiste ou universelle ? Pourquoi ne pas assumer notre Histoire millénaire dans sa globalité et chercher ce qui nous unit à construire la société du vivre ensemble en paix et faire ensemble sans tabou ni préjugé ?

Cheikh Bentounès, « vous œuvrez pour la transmission de la culture de paix et du vivre ensemble à travers une spiritualité universelle, qui éclaire notre vision et réconcilie la famille humaine», d’après ce que nous avons lu sur la couverture de votre livre «Islam et Occident, plaidoyer pour le vivre-ensemble ». Où en êtes-vous dans ce projet universel ?
L’orgueil est un défaut que je récuse, mais je peux avouer aujourd’hui que j’ai une grande fierté que mon pays, après une haute lutte, a su unir le 8 décembre 2017, le concert des Nations. Oui, 193 Etats, lors de la 72e Assemblée générale des Nations unies, ont adopté à l’unanimité la Résolution A/72/130 proclamant le 16 mai, Journée internationale du vivre ensemble en Paix. Un fait rare par les temps qui courent. Soyons réalistes. Regardons autour de nous l’état du monde. Commençons par les pays frontaliers, Libye, Tchad, Niger, Mali, Nigeria, Soudan… Quant au Moyen-Orient, des Etats entiers disparaissent. Et cette tornade ne cesse d’entraîner sur son passage d’autres pays de la région jusqu’en Asie. L’Europe, que l’on pensait définitivement unie, est gagnée par un nationalisme populiste qui la fragilise de plus en plus, oubliant le désastre des deux guerres mondiales qui l’ont saignée. Arrière toute ! Nous revenons aux années de la Guerre froide et au partage du Monde par les puissants. Et nous, dans tout cela ? Où va notre pays ? Allons-nous revenir vers la décennie noire ? S’entretuer les uns les autres ? Ou allons-nous avec sagesse et raison trouver les remèdes salutaires pour préserver la Terre et les Hommes d’une catastrophe annoncée ? Oui, notre pays a traversé de nombreuses épreuves, a été occupé, soumis, ses richesses dilapidées. Il a su toujours se relever. Maintes fois, après avoir désespéré, la main divine de la Providence lui a donné une chance de ressusciter.
L’âme de ce pays est mystique, rebelle, insoumise. Par amour, elle donne tout sans compter ; téméraire et généreuse, elle pardonne à ceux-là même qui l’ont offensée. Une seule chose la révolte : l’injustice. Dieu, qu’il est beau ce peuple, hommes et femmes, qui défile par millions sans que le sang de ses enfants ne rougisse encore une fois cette terre sacrée d’Algérie et dont ses jeunes disent haut et fort : «Dorénavant, nous n’émigrerons pas, nous resterons.» La justice oui ! Les règlements de comptes, non ! nous dit la voix d’outre-tombe de ceux qui ont sacrifié leur vie pour que cette terre, enfin, vive et connaisse la paix. Quant à la Journée internationale du vivre ensemble en paix, d’un évènement, elle devient chaque jour, un avènement. Un exemple à suivre dans de nombreux pays. Il suffit de consulter le site http://16mai.org pour se rendre compte de l’effet qu’elle produit. J’écris ce texte de la ville historique de Cordoue, où plus de 40 pays sont représentés avec des jeunes de 20 nationalités dans le cadre du « Premier Foro de Cordoba, Foro Mundial de la Convivencia » du 15 au 17 mai 2019. Cette terre mythique d’Andalousie, témoin que jadis, dans l’Europe médiévale, des hommes et des femmes de toutes confessions nous ont légué le souvenir d’un moment historique, qui hante jusqu’à aujourd’hui notre mémoire, entre le mythe et la réalité, où la société humaine a su construire un vivre ensemble et faire un ensemble prématuré, voué à disparaître à jamais.
Comme une graine semée, à nouveau, elle germe et prend vie. Quant à Son Excellence Monsieur John O’Rourke, que je remercie vivement, il dit : «…Cette année, nous avons voulu faire un lien entre notre célébration de la Journée de l’Europe et celle de la Journée internationale du vivre ensemble dans la paix, qui se tiendra pour la seconde fois dans une semaine exactement, le 16 mai… » (1) Quant à l’Observatoire de la fraternité en France, voilà ce qu’il dit : « A l’initiative du Laboratoire de la fraternité, plus de 100 personnalités proposent de faire de ce 16 mai (Journée internationale du vivre ensemble) une journée française de la Fraternité. Qu’elle soit une journée nationale d’action, de sensibilisation, de valorisation et de réalisations concrètes pour agir les uns avec les autres, en y associant, toutes les fois que cela sera possible, les oubliés de la Fraternité qui ont tant à nous révéler de notre Humanité. »

Vous avez œuvré aussi pour l’égalité homme-femme pour cheminer vers la paix. Une démarche pas très courante de la part de nos religieux, qui produisent un discours hostile à l’égard des femmes et leur émancipation dans notre société. Quel est votre commentaire à ce propos ?
Merci pour les religieux. Le sont-ils tous ? Une religion qui oppresse la moitié de sa communauté serait-elle véridique ? Quand on connaît l’amour du Prophète (QSSSL) pour les femmes, sa tendresse, ses recommandations pour elles dans son dernier sermon de l’Adieu à Arafat, et lorsqu’il dit : « Il m’a été donné d’aimer trois choses de votre monde : l’essence du parfum, les femmes et la prière, prunelle de mes yeux ». Mettre la femme entre l’essence, extrait de la rose, et la sublimation de l’adoration
par la prière. Quelle subtilité ! Misogyne, le Prophète Mohamed ? Lui, qui tenait des séances spéciales pour enseigner aux femmes. Oppressait-il autant la femme pour dire : « Prenez la moitié de votre religion chez la Rousse ! », en parlant d’Aïcha. Qui pleurait en serrant dans ses bras sa nourrice, Halima, et prenait son manteau pour le mettre à terre afin qu’elle puisse s’y asseoir. Qui est allé jusqu’à se marier à des femmes d’origine juive pour consolider la paix entre les communautés ? Ah, que nous sommes loin de cette culture mohamedienne du féminin ! Comme notre ignorance et notre confusion sont grandes concernant la place de la femme en islam ! La tolérance est l’acceptation de l’autre.

Quel message aimeriez-vous passer pour le deuxième anniversaire du Vivre ensemble en paix, cette année, alors que nous assistons à la persistance de courants et de discours régionalistes « hizbistes » et « douaristes » si on peut dire… Quand allons-nous comprendre que la diversité est une richesse ?
Arrêtons de jouer avec les identités meurtrières. Remplaçons-le « je, moi » par le « nous, ensemble ». Sortons de la culture de l’égo narcissique exclusive vers la culture du nous inclusive.
Mon pays devient notre pays, ma région notre région, mon quartier notre quartier, ma terre notre terre, mon ciel notre ciel, mon Dieu notre Dieu… Le Vivre ensemble en paix est un état d’être, une qualité et une vertu qui nous libèrent de nos entraves raciales, tribales, communautaristes pour nous ouvrir à jouir de la présence de l’autre par la synergie des savoirs, des connaissances, de la fraternité.
Que dit le Prophète de l’islam ?  Répand la paix, aide et nourrit le nécessiteux, fortifie les liens avec tes semblables, prie et médite la nuit quand les gens dorment ». Si nous voulons vraiment construire notre société, faisons un pas en dehors de nous-mêmes vers l’autre. Sacrifions ce « je », qui nous étouffe et nous appauvrit. « N’avons-nous pas ouvert ta poitrine », nous dit le Coran (S94v01) ? Ou était-ce uniquement pour le Prophète (ssp) ? Quant à nous, nous excellons dans la fermeture, à double tour s’il le faut. Des murs de plus en plus hauts, des doubles portes en fer, des barbelés sur nos toits. Quant à nos cœurs, Dieu seul sait dans quel état de fermeture ils sont.

Pensez-vous que le mouvement populaire actuel aura un impact positif sur les valeurs humaines des Algériens telles que la tolérance et l’acceptation de l’autre (différent ? Si oui, comment ?
Ne me posez pas cette question à moi. Posez-là au monde qui regarde à la loupe ce que fait ce peuple algérien et qui n’attend que l’occasion inespérée de voir par quelle faille il peut entrer son petit doigt, et vous trouverez votre réponse.

Les étudiants de l’Université d’Alger 2 ont, dernièrement, montré un comportement d’intolérance vis-à-vis des non jeûneurs. Quel est votre commentaire par rapport à cet incident ?
Le mois béni de Ramadhan revient, chaque année, visiter nos consciences et les éprouver. Et s’il parlait, qu’est-ce qu’il nous dirait ? Pourquoi jeûnez-vous ? Voilà à mon sens la question qui se pose.
Quand nous oublions que le jeûne vient nous apprendre la quête d’un manque, pas seulement le manque de nourriture qui éprouve notre chair, mais le manque de sens spirituel de notre vie.
Pourquoi naître ? Pourquoi vivre ? Pourquoi mourir ? Si nous apprenons à nos enfants à se questionner sur les fondements et les piliers de l’islam, alors ce n’est pas seulement le jeûne qui sera mis en question, ce sont les 5 piliers qui le fondent. «…Nulle contrainte en religion car le bon chemin s’est distingué de l’égarement…» (S2v256). Quant à ceux qui, par leurs gestes, veulent faire de la provocation, que se cache-t-il vraiment derrière cette attitude ? S’ils ne supportent pas le jeûne, pourquoi ne mangent-ils pas chez eux ? Et si c’est un problème de foi, ils sont libres de choisir leur chemin, qu’ils soient sincères et qu’ils le disent ouvertement. Quant aux censeurs, nous ne sommes pas encore, Dieu merci, dans un pays où il y a une police religieuse punitive pour le salut de chacun. Donnons du sens à nos comportements lorsqu’il s’agit de la relation entre nous et l’Absolu. Dieu Tout Puissant est seul juge auprès de ses créatures. « Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s’adressent à eux, disent : « Paix » (S25v63)

(1) Discours du 12 mai 2019 à Alger de l’Ambassadeur de l’Union européenne en Algérie, John O’Rourke à l’occasion de la Journée de l’Europe.
(2) (Source https://eeas.europa.eu/delegations/algeria_fr

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